LIBERATION - Au Venezuela. Face à la contestation, le président Chavez se campe en «libertador» - Le crépuscule de Bolivar
Par Jean-Hebert ARMENGAUD vendredi 31 janvier 2003
«Derrière un grand discours sur la justice sociale se cachait de la pacotille idéologique. Son seul projet est personnel.» Vladimiro Mujica
Caracas envoyé spécial
Arrivé en sauveur à la tête du pays en 1998, le président Hugo Chavez, après quatre ans d'exercice personnel du pouvoir, est aujourd'hui, contesté tous les jours dans la rue. Manifestations, grève générale, campagne des chaînes de télé privées pour sa démission.. Reportage dans un pays proche de l'explosion.
Soudain, les programmes s'interrompent, sur la chaîne publique comme sur les quatre chaînes privées du pays. Sur tous les petits écrans du Venezuela apparaît Hugo Chavez, épaules carrées, raide comme peut l'être un ancien lieutenant-colonel de parachutistes, dans son bureau présidentiel du palais de Miraflores. Comme souvent ces dernières semaines, Hugo Chavez inflige un nouveau «discours à la nation». Un discours fleuve où il sera encore une fois beaucoup question de «révolution bolivarienne», de «peuple bolivarien», de «patrie bolivarienne». De Simon Bolivar, simplement, le libertador, héros national de l'indépendance vénézuélienne, au début du XIXe siècle, cité maintes fois. «Simon Bolivar a dit : "Je suis l'homme de la difficulté." J'ajoute, moi : "Nous sommes le peuple de la difficulté."» Donc Hugo Chavez, «soldat bolivarien», bien sûr, veut «commander la bataille», parce qu'il est «né pour [se] battre pour la patrie», il veut «brûler les vaisseaux de la révolution, car il n'y aura pas de marche arrière». Et quand Simon Bolivar n'y suffit plus, sa réincarnation appelle en vrac à la rescousse Dieu, la Bible et Jésus, épuisant le glossaire militaire. «Jésus est mon commandant en chef : mes respects mon commandant !»
Ce jour-là, les troupes ennemies sont deux : d'une part, les médias privés, en particulier les chaînes de télévision, qui appellent ouvertement à la démission de Chavez ; d'autre part, le secteur pétrolier _ le pilier économique du pays, 50 % des recettes de l'Etat _, qui a suivi le mot d'ordre de grève générale politique lancé le 2 décembre contre le Président (lire encadré). Les premiers «inventent, mentent», ce sont des «terroristes médiatiques», des «conspirateurs qui prétendent détruire l'Etat pour le compte de puissants intérêts internationaux que nous connaissons tous». Et ce n'est rien à côté des grévistes du pétrole : «Une cinquième colonne, une armée d'occupation», des «saboteurs» et des «pirates» coupables de «trahison à la patrie» et de «crimes contre l'humanité». Heureusement, face à tous ces «fascistes», il y a le peuple, bolivarien bien sûr _ c'est-à-dire cette partie de la population qui soutient encore le guide : «Je vous aime, je vous adore chaque jour un peu plus.»
«Gigantesque arnaque» «Le film de l'homme providentiel ou autre réincarnation de nos libertadores, on l'a trop vu en Amérique latine», lâche Americo Martín, ancien guérillero, aujourd'hui social-démocrate, membre de la Coordination démocratique, vaste ensemble de partis politiques et d'ONG qui fait actuellement office de coalition d'opposition. «Chavez, c'est l'histoire d'une gigantesque arnaque, surenchérit Vladimiro Mujica, également membre de la coalition. Derrière un grand discours sur la justice sociale se cachait de la pacotille idéologique. Son seul projet est personnel, se maintenir au pouvoir coûte que coûte.»
«Nous n'avons pas pu tout faire en même temps, nous manquions de cadres, ce qui compte, c'est que le peuple a pris la parole», se défend un conseiller du Président. Et d'ébaucher un début de bilan : les écoles «bolivariennes» aux horaires élargis à l'après-midi pour ne pas laisser les gamins dans la rue, les constructions de logements sociaux, les marchés populaires, aux prix subventionnés... «De la charité, une goutte d'eau dans une mer de pauvreté, estime Consuelo Iranzo, chercheuse en sociologie du travail à l'Université centrale du Venezuela. En 1998, j'ai voté Chavez, il est doté d'un charisme incroyable, mais quatre ans de ces discours répétitifs, c'est épuisant. A l'époque, toute la gauche vénézuélienne était derrière lui, derrière son discours de justice sociale, son rejet du clientélisme, de la corruption, bref ce contre quoi nous avions aussi lutté. En fait, il s'est surtout consacré à s'inventer des ennemis à sa "révolution", à diviser le pays, à s'accaparer tous les pouvoirs, depuis le Tribunal suprême jusqu'aux syndicats en passant par la Cour des comptes.»
Hugo Chavez a séduit pendant des années des millions de Vénézuéliens, et son charme, son bagout fascinent toujours. Il crève l'écran, déjà, au matin du 4 février 1992, en annonçant sa reddition après le coup d'Etat manqué contre le président Carlos Andres Perez _ qui sera destitué un an plus tard pour corruption. «J'assume la responsabilité de ce mouvement militaire bolivarien (...). D'autres occasions se présenteront...», prévient le commandant du bataillon de parachutistes de Maracay.
Né en 1954, fils d'instituteurs de province, Hugo Chavez va croiser comme jeune sous-officier l'écume des guérillas marxistes défaites dans les années 60. En 1982, il fonde avec des compagnons d'armes _ avec lesquels il prête serment à... Bolivar _ le MBR, le Mouvement bolivarien révolutionnaire. Le putsch raté de 1992 le propulse sur une scène politique et sociale de plus en plus minée par les partis traditionnels, les sociaux-démocrates d'AD (Action démocratique) et les sociaux-chrétiens de Copei, qui se partagent le pays depuis quarante ans, plus soucieux de se répartir entre eux la manne pétrolière que de la redistribuer.
Théories marxistes Trois ans plus tôt, la répression d'une révolte sociale a fait officiellement 300 morts, sans doute plusieurs milliers en fait. Fernando Falcon, ancien militaire, docteur en sciences politiques, qui dit avoir participé dans l'ombre au putsch de 1992, revient sur ces années où il a croisé Hugo Chavez : «Nous étions une génération de militaires qui avions fait l'académie au début des années 70 et nous avions aussi des cours, le matin, à l'université, où on nous distillait des théories marxistes. Comme beaucoup dans l'armée de terre, nous étions plutôt d'origine modeste, provinciale. Après notre formation, nous sommes entrés, dans des régions pauvres, dans des bataillons contre les guérillas, lesquelles connaissaient un regain d'activité. Et là nous avons découvert un pays potentiellement très riche, avec le pétrole, mais où régnait une grave injustice sociale, où les gens mouraient encore de faim.» C'est à cette époque que vont germer les premiers groupes clandestins révolutionnaires au sein de l'armée.
Après deux ans de prison et sa libération par décret présidentiel, Hugo Chavez se lance à la conquête du pouvoir par des voies plus orthodoxes. Il est élu président haut la main en 1998, puis une nouvelle fois en 2000 après avoir fait adopter ses idées de nouvelle Constitution _ bolivarienne _ pour une Ve République _ bolivarienne. «La loi, c'est moi ; l'Etat, c'est moi», dit-il. Fernando Falcon deviendra, un temps, avant de démissionner, directeur du renseignement à la Disip (Direction des services de renseignements et de prévention) : «La Disip devrait être au service de la sécurité de l'Etat, non pas du gouvernement, ce qui a vite été le cas. J'étais chargé notamment d'espionner le principal opposant de Chavez à la présidentielle de l'an 2000, y compris de mettre sur écoutes son équipe de campagne. Puis de remettre ça avec les syndicats. Chavez est un démagogue irresponsable, il rêve d'être un leader, il joue au président. Son projet politique confus n'a plus rien à voir avec les postulats qui nous avaient conduits au putsch de 92, d'ailleurs il n'a rien résolu, ni du chômage, ni de la pauvreté. C'est un homme qui entend mais qui n'écoute pas. Le despote classique qui fonctionne au caprice. La moindre critique, et on devient son ennemi personnel. Il n'y a qu'à voir comment il traite l'opposition : comme si on était sur un champ de bataille.»
L'ami de Fidel Castro Le champ de bataille existe. Le ras-le-bol des classes moyennes face à l'autocrate de Caracas les a poussées dans la rue, par dizaines, centaines de milliers parfois, presque quotidiennement. Ce jour-là, Paseo de los Ilustres, les premiers manifestants, armés de sifflets et de drapeaux vénézuéliens, se heurtent aux barbelés, aux véhicules blindés et aux soldats de la garde nationale, qui entend les empêcher de s'approcher d'une zone classée «militaire». Les plus hardis tentent de forcer le barrage et s'en tirent avec des yeux saturés de gaz lacrymogène. «Je ne suis ni "fasciste" ni "assassine", explique Aïda, femme au foyer. On ne gouverne pas en insultant tout le temps le peuple, en faisant croire que tout est blanc ou noir, les bons "révolutionnaires bolivariens" contre les méchants "contre-révolutionnaires". Ce que veut Chavez, c'est nous mettre à sa botte. Et implanter un régime castriste.» Malgré ses façons autoritaires, Hugo Chavez n'a encore jamais ébauché la moindre velléité de copier le modèle cubain, sa «révolution» en est restée au stade d'une nouvelle Constitution. Mais son amitié avec Fidel Castro, qui a porte ouverte au palais de Miraflores, n'a pas peu fait pour miner sa popularité dans un pays si proche de Cuba et si attaché à ses libertés. Le «Cuba, mer de félicité», lancé par Chavez avait de quoi effrayer.
A un jet de pierre du Paseo de los Ilustres, de l'autre côté du pont de la Bandera, les partisans de Hugo Chavez sont rassemblés, retenus eux aussi par la garde nationale. Les sifflets sont remplacés par les bérets rouges de «paras». Le face-à-face durera deux heures, abreuvées d'insultes qui pleuvent à distance. Une semaine auparavant, exactement au même endroit, il y a eu deux morts. Par balles. Le Venezuela n'a jamais été aussi divisé, aussi proche de l'explosion. «Nous lutterons jusqu'à la mort pour défendre Chavez et la Constitution qu'il nous a donnée, dit Antonio, jeune chômeur qui vit de petits boulots de serrurier, descendu des quartiers déshérités périphériques de Caracas. Toutes ces manifestations contre notre président, c'est l'Empire contre-attaque, c'est manipulé par la CIA et les cent familles qui gouvernent ce pays. Mais Chavez ne permettra pas que l'on touche à un cheveu de son peuple. Dans les quartiers, il a fait beaucoup de choses pour nous, comme à l'époque de Pérez Jimenez.» Le colonel Marcos Pérez Jimenez, de sinistre mémoire, qui refusa le résultat des élections de 1952, interdit les partis politiques, instaura une dictature militaire avant d'être chassé du pouvoir par une révolte soutenue par l'armée en 1958.
Mais, en quatre ans, l'enthousiasme du peuple bolivarien n'a cessé de diminuer. De l'aube au crépuscule, le vieux centre de Caracas, qui gravite autour de la place Bolivar, s'agite de l'activité des vendeurs ambulants, les buhoneros, qui proposent sur quelques centimètres carrés de trottoir tout ce qu'il est imaginable d'acheter. Piles et bijoux de pacotille, mangues et mandarines, ail et tomates, copies de jeux vidéo et plaques électriques, hot dogs, jeans et sandales... «Tout ce qu'on voudrait, c'est avoir du travail, plus de travail, dit un vendeur de chicha _ sorte de riz au lait liquide _ à son poste six jours sur sept, douze heures par jour, pour 3 dollars les bons jours. L'opposition n'arrange pas le pays avec la grève générale. Chavez, lui, a fait plein de promesses sociales, mais c'était apparemment pour ses partisans et pour eux seuls.».